1924

Face à la "bolchévisation" de l'Internationale Communiste....

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Lettre à P. Monatte

Alfred Rosmer

18 juillet 1924


Moscou, 18 juillet 1924

Cher vieux,

J’ai bien reçu tes deux lettres et aussi copie de celle que tu as envoyée à Zinoviev en réponse à son invitation et maintenant c’est moi qui suis en retard. Mais sur le congrès on n’a guère envie d’écrire. Pour nous c’était du connu, de l’archiconnu, du trop connu, la répétition de ce que nous avons vu à Paris ces derniers mois. On a bolchevisé à tour de bras et dans toutes les langues. Le rapport de Zinoviev, c’est le discours que nous a servi Klein et rien de plus. Même construction artificielle, même pauvreté de pensée, même formule. Le congrès a tout fait avant d’avoir commencé. Klein a parlé du front unique opportuniste et du front unique révolutionnaire. Ici on a trouvé mieux. Il y a le front unique par en haut, le front unique par en bas et le front unique par en haut et par en bas. C’est d’un ridicule complet dans tous les sens, et c’est tout le bagage que les délégués emportent. Avec la gauche allemande, il y avait quelques difficultés, ses chefs ayant toujours été opposés à la tactique de haut en bas et étaient partisans de la sortie des syndicats réformistes. On arrangera les choses ainsi : en échanges des textes opportunistes de Radek et de Brandler, les « gauches » déclareraient être pour le front unique, pour le travail dans les syndicats réformistes, sur tous les points d’accord avec la tactique et les conceptions fondamentales de l’I.C. Ils devenaient d’un coup des enfants bien sages et bien dociles. En outre, on isolerait à leur gauche une « extrême gauche » sur laquelle on cognerait sans ménagement. Et alors, sur la question syndicale, on a dit des choses excellentes et, pour nous, très nouvelles. On en a mis un bon coup aux bavards stupides qui posent la question ainsi : s’il fallait choisir entre l’unité et la révolution… Reste à savoir si après cette offensive, arrangée pour limiter les dégâts, il y aura quelque chose de changé.

Nous avons trouvé en arrivant ici une importante question posée : la liquidation de l’I.S.R. C’est un point de vue qui a toujours eu des partisans. Mais cette fois la question est posée sérieusement car il ne s’agit plus d’une opinion isolée ne disposant que d’une influence limitée. Ce sont tous les camarades russes placés à la tête des syndicats qui demandent la liquidation de l’I.S.R. Pour eux, les choses se présentent de la manière suivante : la question centrale, c’est l’admission des syndicats russes dans les fédérations internationales d’industrie. Or, depuis quelque temps on voit, dans Amsterdam, un courant se dessiner très nettement en faveur de cette admission. Toutefois, celle-ci ne serait possible qu’à condition que l’I.S.R. disparaisse. Alors, liquidons-la, entrons, ou retournons à Amsterdam, où nous renforcerons la gauche qui vient de s’affirmer. Je ne crois pas que l’affaire soit aussi simple que les camarades russes se l’imaginent. Contre l’I.S.R. on peut dire qu’elle n’est pas une véritable internationale syndicale. On ne fait pas une internationale syndicale avec des minorités : il faut des organisations. Elle a tendance à pousser à la scission, précisément pour avoir des centrales adhérentes. Elle a maintenant fait son plein et ne peut plus progresser. Elle n’a même pas pu garder les Centrales syndicalistes avec lesquelles elle était en droit de compter à sa création. D’autre part, je crois qu’on s’illusionne sur la gauche d’Amsterdam. Ce qui a fait surgir la question à nouveau, et d’une façon si pressante, c’est le congrès de Vienne et l’attitude qu’y ont eue les Anglais. On est en train ici de découvrir l’Angleterre et on a, à l’égard du mouvement ouvrier britannique, une attitude pleine de contradictions. On ne comprend pas que si on veut avoir la possibilité de travailler avec la gauche, il faut avant tout témoigner d’une compréhension de l’ensemble. En outre on a déjà fait, avec cette gauche, quelques bêtises contre lesquelles F. a vigoureusement protesté. Lozovsky est, naturellement, adversaire résolu de la liquidation. Et on s’en tiendra sans doute pour l’instant à un compromis entre lui et les liquidateurs. On proposera un congrès commun avec des conditions inacceptables, et, autour de cette proposition, on fera de l’agitation en faveur de l’unité internationale. Mais la question reviendra car nos camarades russes ont, sur ce point, une opinion faite : ils veulent, à tout prix, entrer dans les Fédérations internationales de métier et d’industrie.

La délégation française s’est beaucoup agitée autour du congrès. Elle a commencé ses « travaux » avec le cas Souvarine et elle les a finis avec lui. On voulait la tête de Souvarine et on l’a obtenue. Il est intéressant de savoir comment. Quand, après des discussions laborieuses, la délégation a dû se prononcer, la clique Treint et Cie a naturellement demandé l’exclusion pure et simple. Elle s’est heurtée à une solide opposition de Guy Jerram qui a défendu son point de vue avec intelligence et fermeté : Vous n’avez pas demandé au Parti de se prononcer, a-t-il dit. Vous aviez sans doute vos raisons. Mais vous n’avez pas le droit de vous substituer à lui pour demander une mesure aussi grave que l’exclusion. De plus voulez-vous que le Parti puisse travailler ou non ? Avec l’exclusion, c’est l’agitation qui continue, et vous ne pouvez pas vous illusionner car vous savez bien qu’il y a un malaise dans le Parti. Que ce malaise était très visible au cours de la première journée du C.N. et qu’il le fut plus encore le lendemain et que les débats s’en sont grandement ressentis. Vous ne pouvez pas ignorer non plus que Souvarine a des amis – des amis qui ont de l’influence dans le Parti – qui n’accepteront pas la mesure brutale que vous sortez seulement ici. Et à la proposition d’exclusion, il a opposé celle-ci : Souvarine sera éliminé du C.D. et de tout poste pendant un an. Là-dessus grand débat. On répond à Jerram fort mal. Il réplique. On vote. Sa proposition recueille 11 voix, ce qui fait tiquer la clique (Jerram, Porreye, Vésines, Cuny, Bourlois, Gamelon, Leiciague, Kirsch, Dunois, Tommasi et Rosmer). Poussel s’abstient. (Parmi les plus acharnés, il faut citer les « syndicalistes » Semard et Monmousseau qui ne trouvaient rien de plus intéressant à faire que de suivre ces intéressants débats). Monmousseau réussissait à ne pas parler en séance mais il se rattrapait après. Tu as bien eu tort de laisser passer son filet dégoûtant sans riposte. Il faudra trouver le moyen de lui en faire une. Je ne te raconte pas en détail les séances de la commission. Après discussion, les Français sortirent leur proposition. Les Russes en firent une, plus modérée dans la forme, soulignant le fait qu’il s’agit d’une mesure temporaire. Tout le monde s’y rallia – sauf les Italiens qui, toutes tendances réunies, tinrent bon. Ils le déclarèrent quand l’affaire vint devant l’Exécutif élargi. Jerram intervint aussi. Mais l’affaire était réglée. Klein s’agitait dans la coulisse et voulait se venger de la façon méprisante dont Souvarine l’a traité publiquement.

A présent on se prépare au retour. On va ramener Semard, vice-président de l’Exécutif, secrétaire général du parti français avec un nouveau B.P. (Semard, Sellier, Crémet, Treint, Suz[anne] Girault, Cachin, Marrane) duquel on fait sortir Tommasi. Pourtant, on n’est pas tout à fait rassuré. Monmousseau pense qu’à Paris il va retrouver Dudilieux et il est inquiet sur la façon dont il va prendre le passage de Semard au secrétariat du Parti. Remous dans la C.G.T., remous dans le Parti. En outre, Souvarine va provoquer des remous dans le Parti. Il faut y réfléchir. Devant la délégation française où il exposait ses craintes, il se demanda s’il ne serait pas nécessaire de préparer d’abord l’opinion. Mais le flic le rudoya d’avoir de telles craintes : l’affaire Souvarine, c’est rien. Et si on bouge dans la C.G.T. eh bien, nous avons les Commissions syndicales. Là-dessus on alla se coucher.

Je vais clore cette lettre sans te parler du congrès de l’I.S.R. Il est assez somnolent. Il est dominé par la question de la liquidation, qu’on n’agite pas publiquement. Tu parles d’écrire longuement à D. A bientôt. Bons souvenirs pour les mais. Affectueusement.

A.R.

J’avais à te faire le récit de la visite de la délégation chez T. Mais tu as maintenant Amédée [Dunois] à Paris et il a dû te raconter ce qui s’est passé au cours de cette soirée. 


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