1961

Source : Labour Review, Vol. 6 n°1, Printemps 1961, pp. 29–38.

Traduction marxists.org.

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Brian Pearce

Lénine et Trotsky à propos du pacifisme et du défaitisme

1961

« Le pacifisme n'effleure qu'à peine la machine de guerre de la classe dominante. La meilleure preuve nous en est donnée par l'expérience de la guerre, courageuse mais plutôt stérile, de Russell. Tout se borna à l'emprisonnement de quelques milliers de jeunes "objecteurs de conscience".

Dans l'ancienne armée du tsar, les membres de sectes religieuses, les tolstoïens en particulier, s'exposaient souvent à des persécutions en raison de leur résistance passive au militarisme; ils ne résolurent pourtant pas le problème du renversement de l'autocratie » – Trotsky : Une nouvelle fois sur le pacifisme et la révolution (1926 : écrit en réponse à une recension par Bertrand Russell du livre de Trotsky Où va l’Angleterre ?).

« Le pacifisme et le patriotisme bourgeois sont des mensonges complets. Quand le petit paysan ou l’ouvrier parlent de la défense de la patrie, ils se représentent la défense de leur maison, de leur famille et de la famille d’autrui contre l’invasion, contre les bombes, contre les asphyxiants.

Le capitaliste et son journaliste entendent par défense la patrie la conquête de colonies et de marchés, l’extension par le pillage de la part "nationale" dans le revenu mondial. Le pacifisme et le patriotisme bourgeois sont des mensonges complets. Dans le pacifisme et même dans le patriotisme des opprimés, il y a un noyau progressiste qu’il faut savoir saisir pour en tirer les conclusions révolutionnaires nécessaires. Il faut savoir dresser l’une contre l’autre ces deux formes de pacifisme et de patriotisme » – Trotsky : Programme de Transition de la IV° Internationale, 1938.

La décision historique prise lors de la conférence du Labour Party à Scarborough [1] a remis au premier plan la grande question de l'attitude du mouvement ouvrier face à la guerre impérialiste : comment la prévenir et comment y mettre fin si elle venait à éclater malgré tous les efforts déployés pour l'empêcher. Un débat majeur sur le socialisme face à la guerre et à la paix a lieu au sein du Parti travailliste; ce débat présente des points de convergence évidents avec celui qui agite le Parti communiste – portant sur la coexistence pacifique et la politique étrangère des États ouvriers – à la suite des désaccords apparus entre les directions soviétique et chinoise.

Cet article vise à faire avancer ces discussions en rappelant les principales phases et controverses dans le développement de la théorie et de la pratique marxistes concernant la guerre impérialiste durant la période de la Première Guerre mondiale. L’intérêt majeur d’une telle étude ne réside évidemment pas dans la découverte d’« analogies », mais dans la clarification des principes et de la méthode.

Sources

Les ouvrages suivants ont été utilisés pour l'article ci-dessus, outre les écrits de Lénine et de Trotsky eux-mêmes ainsi que le livre de Rosmer mentionné dans le texte : Marxism, Nationality and War, de Dona Torr, et The Bolsheviks and the World War, de Olga Gankin et H.H. Fisher, tous deux publiés en 1940 et les articles de Hal Draper sur Lénine dans The New International en 1953–1954.

La résolution d’orientation de l'Internationale socialiste concernant la guerre, en vigueur en 1914 au moment du déclenchement de la Première Guerre mondiale, était celle qui avait été adoptée au congrès de Stuttgart en 1907 et réaffirmée à Copenhague en 1910 ainsi qu'à Bâle en 1912. Après avoir souligné l'obligation pour les socialistes d'œuvrer à prévenir le déclenchement de la guerre, cette résolution ajoutait :

« Si néanmoins une guerre éclate, les socialistes ont le devoir d'œuvrer pour sa fin rapide et d'utiliser par tous les moyens la crise économique et politique provoquée par la guerre pour réveiller le peuple et de hâter par là la chute de la domination capitaliste. »

Adopter une telle résolution est une chose; l’appliquer face à la loi martiale et à l'hystérie patriotique de masse en est une tout autre. Raymond Postgate a commenté en ces termes, dans son ouvrage The International During The War (publié par The Herald en 1918), la fidélité des différents partis composant l'Internationale à cette résolution : 

« La section russe a appliqué ce programme à la lettre. Aucune autre section ne semble l'avoir pris au sérieux. Dans la plupart des autres pays, les socialistes ont soutenu leurs gouvernements ou, à défaut, ont été contraints de se limiter à l'agitation. »

Pour comprendre comment une trahison ouverte de la part de certains dirigeants socialistes et une confusion totale chez d'autres ont pu se produire en juillet-août 1914, malgré les décisions des congrès internationaux, il faut prendre en compte le fait que ces décisions – alors relativement récentes – marquaient une rupture avec l'approche marxiste antérieure des guerres internationales, et que, en 1914, les motivations et les implications de cette rupture n'avaient pas encore été pleinement élucidées. Il n'était pas difficile, par exemple, pour les sociaux-démocrates allemands, d'invoquer Marx (en 1870) ou Engels (en 1891) pour justifier le soutien apporté à leur propre gouvernement dans la guerre contre la Russie tsariste et ses alliés; avec un peu de sophisme, on pouvait même « concilier » cette attitude avec les résolutions de 1907-1912. À ce stade, personne n'avait encore cherché à déterminer si la nouvelle ligne sur la guerre impliquait que Marx et Engels avaient eu tort de « choisir leur camp » lors des conflits interétatiques de leur époque, ou, dans le cas contraire, quels changements dans la situation mondiale imposaient aux socialistes de modifier leur position sur cette question cruciale. On s'était encore moins soucié de définir les conclusions pratiques précises à tirer des formulations générales contenues dans les décisions de 1907-1912.

Les changements depuis l’époque d’Engels

Plus de deux ans après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, Lénine devait encore expliquer à la militante bolchevique chevronnée Inessa Armand quels changements cruciaux avaient eu lieu à la fin du XIX° siècle et au début du XX°. Engels, insistait Lénine, avait tout à fait raison de préconiser, en 1891, la défense nationale de l'Allemagne face à l'alliance franco-russe. « En 1891, il n'y avait pas d'impérialisme du tout (j'ai tenté de démontrer dans mes brochures qu'il est apparu en 1898-1900, et non avant [2]) et il n'y avait pas – et il ne pouvait y avoir – de guerre impérialiste de la part de l'Allemagne. (Soit dit en passant, il n'y avait pas non plus de Russie révolutionnaire; c'est un point très important.) » Il existait une différence majeure entre la situation de 1891 et celle de 1914 – époque où non seulement l'impérialisme dominait, mais où « le tsarisme avait été ébranlé par 1905 » (Lénine, Lettres à Inessa Armand, 25 décembre 1916 et 19 janvier 1917). Marx et Engels avaient dû définir leur ligne de conduite dans des circonstances où n'existaient ni impérialisme moderne ni conditions objectives mûres pour le socialisme; dès lors, pour les travailleurs, la seule question qui se posait était de savoir quel succès de la bourgeoisie il convenait de privilégier. Il n'existait pas de partis socialistes de masse dans tous les pays belligérants; en fait, la construction de tels partis constituait la tâche centrale à laquelle Marx et Engels se consacraient. La Russie, en particulier, se dressait isolée, telle une forteresse de la réaction féodale et absolutiste, épargnée par les révoltes intérieures et représentant une menace bien réelle pour toute aspiration démocratique dans les autres pays, tant en Europe qu'en Asie.

Dans plusieurs écrits datant de 1915-1917, Lénine a souligné les deux changements qu'il considérait comme le fondement et la justification de la nouvelle ligne concernant la guerre, adoptée pour la première fois par le mouvement socialiste international en 1907. Outre le passage des pays capitalistes avancés à la phase du capitalisme monopoliste – l'impérialisme, avec ses implications réactionnaires sur toute la ligne –, il y avait la révolution de 1905 en Russie. En un sens, c'est 1905, plutôt que la période « 1898-1900 », qui a constitué le véritable tournant. Lénine ne semble jamais avoir renié l'attitude qu'il avait adoptée lors de la guerre russo-japonaise de 1904-1905, une attitude conforme à la tradition de Marx et Engels. À l'époque, il ne s'était pas contenté de s'opposer aux objectifs de guerre du tsarisme; il avait explicitement approuvé ceux du Japon. Dans son article intitulé La Chute de Port-Arthur (14 janvier 1905), il écrivait comment « l'Asie progressiste, avancée, a porté un coup irréparable à la vieille Europe réactionnaire et arriérée ». « La guerre d’un pays avancé contre un pays arriéré a joué une fois de plus, comme il arriva maintes fois dans l’histoire, un grand rôle révolutionnaire. » Il couvrait par ailleurs de mépris les commentateurs russes qui affirmaient qu'un socialiste ne pouvait soutenir qu'un Japon ouvrier, et non un Japon bourgeois. En revenant sur cet épisode en 1908 (dans Matériaux inflammables dans la politique mondiale), Lénine jugeait encore opportun de qualifier les victoires du Japon en 1905 de victoires ayant « assuré son développement national indépendant » [3].

La conséquence capitale de la défaite de la Russie tsariste en 1905 fut de clore le dossier de la « question russe » en tant que problème à résoudre sur la scène internationale. Alors que Marx et Engels avaient dû, dans tous les conflits internationaux, déterminer quelle issue serait la plus défavorable à la Russie et œuvrer en ce sens – allant jusqu’à encourager la guerre contre elle –, il devenait désormais possible, à partir de 1905, de laisser sans crainte le soin d’en finir avec le tsarisme à la classe ouvrière russe, qui venait de faire son entrée sur la scène de l’histoire mondiale.

Défaitisme

Était-ce possible ? Quoi qu’il en soit, cela signifiait-il qu’après 1905, les travailleurs russes ne pouvaient se prévaloir d’aucun principe distinct ou supplémentaire pour guider leur attitude face à la guerre, par rapport aux travailleurs d’Allemagne, par exemple ? Cette question allait susciter des controverses parmi les marxistes russes au moment du déclenchement du conflit. Les dirigeants opportunistes du Parti social-démocrate allemand justifiaient leur soutien à la guerre du Kaiser en invoquant le caractère spécifique du tsarisme et la nécessité de lui porter des coups depuis l’extérieur de la Russie pour le faire tomber, dans l’intérêt des travailleurs russes comme allemands. C’est à cet argument que le Comité central des bolcheviks répondit dans son manifeste d’octobre 1914, La Guerre et la social-démocratie russe, rédigé par Lénine.

« Ces dernières années, le mouvement révolutionnaire contre le tsarisme a de nouveau pris de vastes proportions dans notre pays [après l'accalmie de 1908-1910] ... Le prolétariat de Russie n'a reculé devant aucun sacrifice pour délivrer l'humanité de cette honte qu'est la monarchie tsariste. Mais nous devons dire que si quelque chose peut, dans certaines conditions, retarder la chute du tsarisme, si quelque chose peut aider le tsarisme dans sa lutte contre tout le mouvement démocratique de Russie, c'est précisément la guerre d'aujourd'hui ... Et si quelque chose peut entraver la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière russe contre le tsarisme, c'est précisément l'attitude des chefs de la social‑démocratie allemande et autrichienne, attitude que la presse chauvine de Russie ne cesse de nous donner en exemple. »

Parallèlement, le manifeste affirmait que « du point de vue de la classe ouvrière et des masses laborieuses de tous les peuples de Russie [je souligne – B.P.], le moindre mal serait la défaite de la monarchie tsariste ». Certains collaborateurs de Lénine se demandaient si ce passage ne risquait pas d’être « mal interprété : que les sociaux-démocrates russes souhaitent la victoire des Allemands... » (lettre de Karpinski à Lénine du 17 septembre 1914), mais Lénine, à ce stade, refusa de changer d’avis. « Le tsarisme est cent fois pire que le kaiserisme », écrivit-il à Chliapnikov le 17 octobre 1914. On notera qu’ici, le défaitisme de Lénine est présenté comme une position spécifique à la Russie, et non comme une ligne internationale.

Lénine entra rapidement en conflit avec Trotsky au sujet du « défaitisme » ainsi que de ce que l'on appelait alors le « mot d'ordre de paix ». Sur ce dernier point, Lénine tenait absolument à éviter que les socialistes révolutionnaires ne se laissent entraîner dans le sillage de divers courants pacifistes. Ce n'est qu'en luttant pour renverser le capitalisme, pour mobiliser les travailleurs en vue d'une révolution socialiste et pour « transformer la guerre impérialiste en guerre civile » que l'on pourrait mettre fin au conflit d'une manière favorable aux masses. Toute autre ligne ne conduirait qu'à la victoire de l'une ou l'autre coalition impérialiste, ou bien à un compromis au détriment des peuples qui ne serait, en fin de compte, qu'un simple armistice suivi d'une reprise des hostilités. Lénine était conscient de la forte pression qui s'exerçait sur ses camarades, les incitant – à défaut de rejoindre les « patriotes » – à abandonner leur travail révolutionnaire au profit d'une propagande pacifiste abstraite, susceptible de trouver un écho même dans certains milieux capitalistes. Répondant à Alexandra Kollontaï, il écrivait tout à la fin de 1914 : « Vous insistez sur le fait qu'il "faut avancer un mot d'ordre qui nous unisse tous". Je vous le dis franchement : ce que je redoute actuellement, c'est précisément cette union indiscriminée qui, à mon avis, est extrêmement dangereuse et néfaste pour le prolétariat. » Tout au long de la guerre, il ne cessa de combattre les illusions du pacifisme. Il voyait deux erreurs fondamentales dans l'approche pacifiste. Premièrement, l'idée qu'il est possible d'abolir la guerre sans abolir le capitalisme : « c'est seulement après que nous aurons renversé, définitivement vaincu et exproprié la bourgeoisie dans le monde entier, et non pas simplement dans un seul pays, que les guerres deviendront impossibles » (Le programme militaire de la révolution prolétarienne, septembre 1916). Deuxièmement, le refus de voir une réalité brutale : le processus visant à extirper les causes de la guerre doit lui-même inclure une série de guerres de natures diverses : « les guerres civiles du prolétariat contre la bourgeoisie pour le socialisme sont inévitables. Des guerres sont possibles entre un pays où le socialisme a triomphé et des pays bourgeois ou réactionnaires » (Le mot d'ordre de "désarmement", automne 1916). Loin de tourner le dos aux armes et aux connaissances militaires, les travailleurs doivent s'efforcer d'acquérir les unes comme les autres, car ce n'est qu'avec leur aide que la classe capitaliste – source de la guerre – pourra être renversée et abattue, tant sur le plan national qu'international. « Il ne faut pas se laisser entraîner par les libéraux sentimentaux. L'ère de la baïonnette a commencé ! C'est un fait qui implique que nous devons combattre avec le même type d'arme. » (Lettre à Chliapnikov, 14 novembre 1914).

La paix par la révolution

Lénine tenait tant à établir une distinction nette entre les révolutionnaires et ceux qui étaient vaguement « pour la paix » qu'il accueillit d'abord avec une extrême méfiance toute tentative de présenter des « programmes de paix ». « Non pas "la paix sans annexions", mais la paix aux chaumières, la guerre aux palais; la paix au prolétariat et aux masses laborieuses, la guerre à la bourgeoisie ! » (Lénine, La paix sans annexions, 29 février 1916). Sur ce point, Lénine était en désaccord avec Trotsky, qui estimait dès le début que le mot d'ordre de paix, associé à un programme de règlement démocratique du conflit, constituait « le moyen le plus sûr pour la social-démocratie d'isoler la réaction militariste en Europe » (La Guerre et l'Internationale, 1914) [4]. Au début de la guerre, Lénine et Trotsky mettaient donc l'accent sur des aspects différents : Lénine sur la nécessité de prévenir toute illusion quant à la possibilité d'une paix sans révolution, Trotsky sur la nécessité de trouver des revendications transitoires permettant aux révolutionnaires de s'associer au vaste mouvement d'opposition à la guerre.

Il convient de prendre en compte que Lénine n'a évidemment pas ignoré, de manière sectaire, le vaste mouvement contre la guerre, ni méconnu la nécessité pour les révolutionnaires de s’y intégrer. Dès mai 1915 (dans Les philanthropes bourgeois et la social-démocratie révolutionnaire), il relevait qu'au-delà des intrigues et manœuvres de diversion en tout genre, il existait aussi des aspirations à la paix au sein des « masses non éclairées » – traduisant une « protestation croissante contre la guerre » – dont les révolutionnaires devaient tenir compte. Par ailleurs, dans la brochure Le Socialisme et la guerre (été 1915), Lénine et Zinoviev soulignaient ce sentiment populaire en faveur de la paix et observaient : « Tirer profit de cet état d'esprit est le devoir de tous les social-démocrates. Ils participeront très activement à tout mouvement et à toute manifestation sur ce terrain, mais ils ne tromperont pas le peuple en laissant croire qu'en l'absence d'un mouvement révolutionnaire, il est possible de parvenir à une paix sans annexions... » « Les socialistes de nuance pacifiste... peuvent être nos compagnons de route »; il nous faut « nous rapprocher d'eux » pour combattre les social-patriotes. Toutefois, ce faisant, les révolutionnaires ne doivent jamais perdre de vue les limites de la position politique de ces éléments, ni, à plus forte raison, se cantonner à « ce qui est acceptable pour ces éléments ».

Parallèlement aux divergences entre Lénine et Trotsky concernant le « mot d’ordre de paix » et les « programmes de paix » – ainsi que, dans une certaine mesure, le « défaitisme » –, il existait des désaccords sur les questions d’organisation. Trotsky a longtemps continué d’espérer qu’il ne serait pas nécessaire de rompre radicalement avec les divers courants centristes des mouvements russe et internationaliste. En fin de compte, bien entendu, Trotsky s’est rallié au point de vue de Lénine sur ce point, tout comme sur la question du type d’organisation interne du parti. Lénine a convaincu Trotsky sur les questions d’organisation; il est toutefois loin d’être évident que Lénine ne se soit pas, à terme, rapproché de la position de Trotsky – tant sur les tactiques et les mots d’ordre de la lutte contre la guerre que sur l’approche de la « révolution permanente » appliquée à la politique russe.

Trotsky face à Lénine

Trotsky s'éleva avec véhémence contre le mot d'ordre de « la défaite de la Russie comme moindre mal ». Dans sa brochure de 1914 (Zurich) intitulée La Guerre et l'Internationale, il déclarait : « nous nous refusons à payer le prix de la libération en Russie par celui de la destruction de la liberté en Belgique et en France, ou – et c'est plus important encore – par l'introduction du poison impérialiste dans les prolétariats allemand et autrichien. » N'était-il pas « possible que la défaite du tsarisme serve en fait la cause de la Révolution ? Rien ne s'oppose à une telle éventualité ». C'est ce qui s'était effectivement produit en 1905; mais il ne fallait pas oublier que, « si la guerre russo-japonaise a affaibli le tsarisme, elle a renforcé le militarisme japonais. Ces mêmes considérations s'appliquent, à plus forte raison, à la guerre actuelle entre l'Allemagne et la Russie ». En outre, une révolution en Russie provoquée par la défaite se retrouverait, dès sa naissance, avec les baïonnettes allemandes braquées sur la poitrine, ce qui ne l'aiderait en rien. Non, « les sociaux-démocrates ne pouvaient ni ne peuvent associer leurs objectifs à l'une ou l'autre des responsabilités historiques de cette guerre, c'est-à-dire ni à la victoire de la Triple-Alliance ni à celle de l'Entente ». Le journal parisien de Trotsky, Naché Slovo, raillait le défaitisme de Lénine, le qualifiant de « défensisme inversé » et de « social-patriotisme marchant sur la tête ». Dans une lettre ouverte à la rédaction de Kommunist (juin 1915), Trotsky exposa ses désaccords avec Lénine, tant sur le mot d'ordre de paix que sur la question du défaitisme.

« Je ne peux me résoudre », écrivait-il, « au flou et à l’évasivité de votre position sur la question de la mobilisation du prolétariat sous le mot d’ordre de lutte pour la paix – mot d’ordre sous lequel, en fait, les masses laborieuses retrouvent actuellement leur conscience politique et les éléments révolutionnaires du socialisme s’unissent dans tous les pays; mot d’ordre sous lequel on tente aujourd’hui de rétablir les liens internationaux du prolétariat socialiste. En outre, je ne saurais en aucun cas souscrire à votre opinion, soulignée par une résolution, selon laquelle la défaite de la Russie constituerait un "moindre mal". Cette opinion témoigne d’une connivence fondamentale avec la méthodologie politique du social-patriotisme – une connivence qui ne trouve ni raison ni justification, et qui substitue à la lutte révolutionnaire contre la guerre et les conditions qui l’engendrent une orientation (extrêmement arbitraire dans les circonstances actuelles) fondée sur la logique du "moindre mal" ». [5]

La résolution évoquée par Trotsky était celle qu'avaient adoptée les sections étrangères (c'est-à-dire situées hors de Russie) du parti bolchevique lors de leur conférence de Berne, en mars 1915. Ce document énonçait deux points concernant la question de la défaite. Premièrement, que « dans chaque pays, la lutte contre le gouvernement national menant une guerre impérialiste ne doit pas être arrêtée par la perspective d'une défaite du pays résultant de l'agitation révolutionnaire ». On notera que Trotsky n'a soulevé aucune objection à cette idée. Mais, deuxièmement, le texte affirmait que la défaite facilite en réalité la révolution, « que cette proposition est particulièrement vraie pour la Russie » et, enfin, que « la défaite de la Russie apparaît en tout état de cause comme un moindre mal ».

Le texte de cette résolution marquait en soi un certain recul par rapport à une position que Lénine avait défendu peu de temps auparavant. Dans son article Sous un pavillon étranger (février 1915), Lénine répondait au « défensiste » russe Potressov – qui tentait de se retrancher derrière l'analyse de Marx et Engels sur la guerre – qu'au cours du conflit actuel, « les deux camps se valent » et que, pour cette raison, les travailleurs socialistes devaient souhaiter « la défaite de toute bourgeoisie impérialiste ». Dans cet article, les particularités de la Russie étaient reléguées au passé : « Potressov ne peut ignorer qu'à notre époque, aucune des formations étatiques arriérées n'est ni ne peut être "le mal central" ». Cette démarche visait toutefois à étendre à tous les pays un mot d'ordre conçu à l'origine pour la seule Russie. Un groupe de bolcheviks incluant Boukharine (le « groupe de Baugy ») contesta cette formulation prônant le « souhait de la défaite » comme mot d'ordre international, et ces objections se reflétèrent dans la rédaction finale de la résolution de Berne. (Comme on peut le constater, cette résolution revient en fait à l'idée que la Russie tsariste est, d'une certaine manière, particulièrement néfaste; elle précise même que « la victoire de la Russie entraînerait un renforcement de la réaction mondiale », ce qui correspondait exactement à l'argument des sociaux-patriotes allemands.)

À l'été 1915, sans doute à la suite du différend avec Trotsky concernant la résolution de Berne, Lénine et Zinoviev reprirent, dans leur brochure Le Socialisme et la guerre, la formulation à laquelle Boukharine s'était opposé, déclarant que « les socialistes de tous les pays belligérants doivent affirmer qu’ils veulent la défaite de tous "leurs" gouvernements ». Lénine alla encore plus loin dans son article (août 1915) intitulé De la défaite de son propre gouvernement dans la guerre impérialiste : « des actions révolutionnaires en temps de guerre contre son propre gouvernement signifient à coup sûr, sans conteste, non seulement que l’on souhaite la défaite de ce gouvernement, mais encore que l’on apporte un concours actif à cette défaite. » Il ajoutait toutefois : « (Signalons au « lecteur perspicace » qu’il n’est nullement question de « faire sauter des ponts », d’organiser des mutineries vouées à l’échec et, en général, d’aider le gouvernement à écraser les révolutionnaires.) » Ce que cela impliquait exactement – et en quoi cela allait au-delà de la simple poursuite de la lutte des classes, indépendamment de ses répercussions sur le sort des armes – ne fut jamais vraiment explicité. La seule forme d'activité spécifique et inédite préconisée en temps de guerre était l'encouragement à la fraternisation entre les soldats du rang sur le front; point qui, lui, ne faisait l'objet d'aucune contestation. [6]

Zimmerwald et ses suites

La conférence de Zimmerwald, en septembre 1915, réunit pour la première fois depuis le déclenchement de la guerre des représentants de groupes socialistes issus des différents pays belligérants, désireux de renouer les liens internationaux et d'appeler la classe ouvrière à « engager la lutte pour la paix », selon les termes du manifeste de la conférence. Ce manifeste, rédigé par Trotsky, avançait le mot d'ordre d'une paix sans annexions ni indemnités de guerre, fondée sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Il s'agissait essentiellement d'un texte de compromis; bien que « les buts sacrés du socialisme » y fussent évoqués, le lien précis entre une paix démocratique et la révolution sociale n'y était pas explicité. Lénine vota en faveur du manifeste de Zimmerwald car, malgré ses insuffisances, celui-ci marquait « un pas vers une rupture idéologique et pratique avec l'opportunisme et le social-chauvinisme », et il estimait qu'il aurait été sectaire de s'en tenir à l'écart. Il se réservait toutefois toute liberté de critiquer les faiblesses du manifeste; son propre groupe publia une déclaration déplorant l'absence de prise de position, tant sur l'opportunisme au sein du mouvement socialiste – cause principale de l'effondrement de l'Internationale et facteur tendant à perpétuer cet effondrement – que sur les « méthodes de lutte contre la guerre ».

Après Zimmerwald, Lénine continua pendant un peu plus d'un an à défendre inlassablement sa thèse du « défaitisme », qu'il présentait comme valable pour tous les pays participant à la guerre, et non pour la seule Russie. Ainsi, en février 1916, répondant à un social-patriote allemand qui affirmait que la lutte de Karl Liebknecht contre la guerre servait les intérêts des Alliés, Lénine fit remarquer : « Kolb a raison de dire que la tactique de la gauche mène [...] à un « affaiblissement militaire » de l'Allemagne, autrement dit qu'elle veut la défaite de l’Allemagne et qu'elle y contribue, qu'elle est défaitiste. Kolb a tort seulement – seulement ! – sur un point, lorsqu'il ne veut pas voir le caractère international de cette tactique de la gauche ». (Wilhelm Kolb et Georges Plekhanov). En d'autres termes, si Liebknecht aidait les Alliés, Lénine aidait tout autant le groupe de puissances dirigé par l'Allemagne. Lorsque les socialistes internationalistes tinrent une seconde réunion à Kienthal en avril 1916, Lénine soumit des propositions affirmant explicitement qu'il ne suffisait pas de dire que « les travailleurs, dans leur lutte révolutionnaire, ne doivent pas tenir compte de la situation militaire de leur pays »; il fallait aller plus loin et démontrer que la défaite était une bonne chose, car « toute défaite du gouvernement dans une guerre réactionnaire facilite la révolution, seule capable d'instaurer une paix durable et démocratique ». En août 1916, répondant à la Brochure de Junius de Rosa Luxemburg, Lénine posa une question rhétorique : n'était-il pas vrai que « les défaites facilitent la tâche de la classe révolutionnaire » ? Dans Le Programme militaire de la révolution prolétarienne (automne 1916), il réaffirma que « le prolétariat ne doit pas seulement être opposé » à toutes les guerres menées par les grandes puissances impérialistes, « mais aussi souhaiter la défaite de “son” gouvernement dans ces guerres ».

Il semble que ce soit là la dernière formulation, par Lénine, de la thèse du « défaitisme » sous sa forme « internationalisée ». Quant à sa dernière expression sous sa forme originelle et plus restreinte – spécifique à la Russie –, elle figure semble-t-il dans l'article À propos d'une paix séparée, rédigé en novembre 1916; l'auteur y laisse entendre que, malgré les événements de 1905, le tsarisme demeurait une puissance réactionnaire sui generis, et non une simple puissance impérialiste parmi d'autres. Quelle que soit l'issue de la guerre, écrivait-il, « il sera prouvé que les sociaux-démocrates russes avaient raison d'affirmer que la défaite du tsarisme – son écrasement militaire complet – constituait, "en tout état de cause", le moindre mal ». Même si les travailleurs européens s'avéraient incapables de progresser vers le socialisme durant le conflit, « l'Europe orientale et l'Asie ne pourront avancer à pas de géant vers la démocratie qu’à la condition d’une défaite militaire complète du tsarisme ».

Vers l’Unité

La disparition du « défaitisme » des écrits de Lénine semble constituer l'un des aspects d'une évolution de sa pensée à cette époque, dont l'autre facette est une volonté croissante d'associer la lutte révolutionnaire à un programme de revendications précises concernant la paix. Ainsi, dans Le « programme de paix » (mars 1916), tout en mettant en garde avec autant de vigueur qu'auparavant contre le risque de voir les discours sur une paix démocratique servir à détourner les travailleurs de la lutte véritable, il aborde désormais la question sous l'angle de la clarification et de l'affinement de ce « programme de paix » : « Notre « programme de paix » exige que le point principal de la démocratie dans cette question – le rejet des annexions –, soit appliqué en fait et non pas en paroles, qu’il serve la propagande internationaliste et non pas l'hypocrisie nationale », etc.

Avec le temps, l’expérience [7] semble avoir fait prendre conscience à Lénine du danger réel de voir tirer une conclusion nihiliste et stérile de sa présentation de la lutte contre la guerre – ce fossé, situé de l’autre côté de la route, que Trotsky avait clairement aperçu dès le début du conflit. Très tôt, en janvier 1915 (dans sa Réponse à Bassok), Lénine avait dû repousser les avances d’un nationaliste ukrainien œuvrant pour la défaite de la Russie; ce dernier, pensant que Lénine partageait ses vues, cherchait à conclure un accord de collaboration. « Nous ne suivons pas la même voie », telle fut la réponse laconique de Lénine. Concernant les membres du Bund – ces socialistes juifs de Russie qui prônaient la défaite de la Russie face à l’Allemagne –, Lénine avait également fait savoir très tôt qu’il n’existait aucun fondement à une solidarité de la part des bolcheviks. « Les membres du Bund [...] sont généralement germanophiles et se réjouissent à la perspective d’une défaite de la Russie; mais en quoi valent-ils mieux que Plekhanov ? » (Plekhanov, le social-patriote russe, soutenait pour sa part qu’il serait bon que l’Allemagne fût vaincue par la Russie.) [8] Une confusion quant aux implications du « défaitisme », tout comme à propos du « mot d’ordre de paix », s’installa en 1916 au sein d’une fraction des bolcheviks; à l’automne de cette même année, Lénine jugea nécessaire d’engager une polémique contre leur porte-parole, « Kievski » (Piatakov) — un échange qui contribua sans doute à clarifier sa propre pensée autant que la leur. Dans Une caricature du marxisme, Lénine dénonça les vues de ceux qui, partant du rejet d’une propagande abstraite en faveur de la paix, en déduisaient que « nous ne sommes pas pour une paix démocratique ». Les mots d’ordre purement négatifs, du type « à bas... », ne valaient rien. « Il n'y a, il ne peut y avoir dans la social-démocratie aucun mot d'ordre « négatif », qui ne servirait qu'à « exacerber la conscience du prolétariat contre l'impérialisme » [une expression de Piatakov] sans montrer en même temps par une réponse positive comment la social-démocratie résoudra la question correspondante quand elle sera au pouvoir. Un mot d’ordre « négatif » non rattaché à une solution positive déterminée, « n’exacerbe » pas, mais émousse la conscience (...) » Enfin, dans Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, il met en avant les caractéristiques spécifiques de la Russie tsariste qui la rendaient vulnérable à la défaite : « Le tsarisme a notoirement et incontestablement cessé d'être le principal rempart de la réaction, d'abord parce qu'il est soutenu par le capital financier international, notamment par celui de la France; ensuite, à cause de la révolution de 1905 ». L’analyse que Lénine fit de la nature de l’impérialisme l’avait manifestement conduit à prendre conscience de la subordination de l’absolutisme tsariste au « capital financier international » – cette relation de dépendance qui constituait l’un des points de départ de la théorie de la révolution permanente de Trotsky.

L’article intitulé À propos d’une paix séparée, mentionné plus haut, traitait des rumeurs concernant des démarches en vue d’une paix entre la Russie et l’Allemagne, dirigée contre la Grande-Bretagne. Ce thème réapparaît par la suite dans les écrits de Lénine, à la fin de 1916 et au début de 1917, notamment dans Un tournant de la politique mondiale (31 janvier 1917). Lénine percevait un changement d’orientation manifeste au sein de certains milieux des classes dirigeantes, passant de la guerre impérialiste à une paix impérialiste, en partie pour conjurer le risque de révolution. Une telle paix ne serait, bien entendu, qu’un simple armistice avant une nouvelle phase de guerre impérialiste impliquant des alliances différentes. Ces démarches impliquaient la possibilité que certains pays soient sacrifiés au profit d’autres, l’émergence d’une forme de défaitisme réactionnaire, ainsi que le risque de voir des gens épuisés et désorientés affirmer qu’après tout, une paix impérialiste vaut mieux qu’une guerre impérialiste. Un autre élément marquant la pensée de Lénine dans les semaines précédant immédiatement la révolution de Février (mars) en Russie fut la possibilité d’entrer en contact direct avec de simples soldats russes, ce qui lui permit de cerner par lui-même leur état d’esprit et leur façon de penser. Dans sa lettre du 30 janvier 1917 à Inessa Armand, il relate une conversation qu’il a eue avec des prisonniers de guerre russes évadés. Il apprit avec intérêt comment ces hommes, bien qu’hostiles au tsar, avaient indignement rejeté les tentatives de leurs geôliers allemands de les rallier à des visées défaitistes et comment, tout en souhaitant la fin de la guerre, ils ne pouvaient souscrire à une position purement pacifiste : « Si les Allemands exercent une forte pression, comment ne pas se défendre ? » Rosmer suggère que la divergence entre Lénine et Trotsky quant aux tactiques à adopter face à la guerre découlait en grande partie de leurs situations géographiques respectives : Lénine se trouvait dans la Suisse neutre, tandis que Trotsky était en France, au contact direct des masses d’un pays belligérant. Il est possible que Trotsky ait parfois trop cédé à l’influence de l’état d’esprit de ces masses; il lui était en tout cas impossible de l’ignorer. Avec l'arrivée en Suisse de ces prisonniers de guerre évadés, Lénine se trouvait déjà, avant même son retour effectif en Russie, en contact direct avec les ouvriers et les paysans russes.

Ni défensiste ni défaitiste

Le renversement de la monarchie tsariste créa une situation nouvelle en Russie. Ce qui avait permis de considérer la Russie, dans une certaine mesure, comme un bastion de la réaction avait été balayé. [9] Au contraire, la Russie était désormais « le pays le plus libre du monde » et le théâtre d’un phénomène politique inédit : le double pouvoir des soviets d’ouvriers, de soldats et de paysans face au Gouvernement provisoire bourgeois. La révolution russe avait commencé, mais la bataille décisive restait à mener. La Russie n’était pas encore une Russie ouvrière et paysanne, bien qu’elle pût le devenir dès lors que les ouvriers et les paysans décideraient de l’imposer, mettant ainsi fin au « double pouvoir » à leur profit. Comment y parvenir ?

Il ne pouvait être question de basculer dans le « défensisme », c’est-à-dire le soutien politique à la guerre, laquelle demeurait une guerre impérialiste tant que la bourgeoisie restait au pouvoir. Lénine s’en prit vivement à Staline et à Kamenev, qui préconisaient initialement une ligne consistant à « faire pression sur le gouvernement pour qu’il ouvre des négociations de paix » (voir l’article de Staline dans ses Œuvres, tome III, édition anglaise, p. 8). Dans ses historiques Thèses d’avril, Lénine insistait sur la nécessité de « dénoncer » la situation plutôt que de formuler cette « exigence » – inadmissible et génératrice d’illusions – selon laquelle ce gouvernement, un gouvernement de capitalistes, devrait cesser d’être impérialiste. Pour autant, il n’était pas possible de continuer comme par le passé. « Le mot d’ordre “À bas la guerre” est certes juste, mais il ne tient pas compte de la spécificité des tâches du moment ni de la nécessité d’aborder les masses autrement. Il me rappelle un autre mot d’ordre, “À bas le tsar”, avec lequel un agitateur inexpérimenté du “bon vieux temps” se rendait tout bonnement dans les villages pour s’y faire rosser. » Il fallait entreprendre un travail d’explication minutieux, patient et empreint de tact auprès des masses sincèrement défensistes, afin de leur montrer comment mettre fin à la guerre dans l’intérêt du peuple : « On ne peut y mettre fin en “plantant la baïonnette en terre”, pour reprendre l’expression d’un soldat défensiste » (Les Tâches du prolétariat dans notre révolution).

Lors de la conférence d'avril du Parti bolchevique, il déclara de nouveau : « Beaucoup d'entre nous, moi y compris, avons eu l'occasion de nous adresser au peuple, et notamment aux soldats; il me semble que, même lorsqu'on leur explique tout sous l'angle des intérêts de classe, un point de notre position leur échappe encore : la manière dont nous entendons mettre fin à la guerre, la façon dont nous pensons qu'il est possible d'y parvenir. » Il est évident que « la guerre ne peut prendre fin par le simple refus des soldats d'un seul camp de la poursuivre »; or, les bolcheviks devaient opérer dans un contexte où « l'idée de conclure la guerre de cette manière nous a été sans cesse prêtée par des personnes désireuses de remporter une victoire facile sur leurs adversaires en déformant les vues de ces derniers ». S'adressant à la conférence du parti pour la ville de Petrograd, Lénine rappela que « le pouvoir est ici aux mains des soldats, qui penchent vers le "défensisme" ». Il attira l'attention de la fraction bolchevique au Congrès des Soviets sur la nécessité de tenir compte du sentiment défensiste des masses, lequel reposait sur le fait que « nulle part ailleurs il n'existe un tel degré de liberté que celui dont nous jouissons ». « Les masses n'abordent pas cette question sous un angle théorique, mais pratique. Notre erreur réside dans notre approche théorique. » Il fallait comprendre ce que l'ouvrier défensiste entendait par son « défensisme » et tenter de jeter un pont vers lui. [10]

En revenant sur cette période un an plus tard, après la Révolution d'Octobre, Lénine eut l'occasion de définir très clairement le changement de ligne opéré par les bolcheviks. Cela se produisit lors du Congrès des Soviets, qui débattait de la ratification ou non du traité de paix de Brest-Litovsk. Dans son discours de clôture de ce débat, prononcé le 15 mars 1918, Lénine répondit à certaines remarques de Kamkov, un socialiste-révolutionnaire de gauche.« Je vais vous citer un autre passage du discours de Kamkov, afin de montrer comment tout représentant des travailleurs et des masses exploitées réagira à ce discours. "Lorsque le camarade Lénine a déclaré ici hier que les camarades Tsérételli, Tchernov et d'autres [dirigeants mencheviks et socialiste-révolutionnaires en 1917] avaient désorganisé l'armée, ne pouvons-nous pas trouver le courage de dire que Lénine et nous-mêmes avons également désorganisé l'armée ?" Kamkov a visé à côté. Ayant entendu dire que nous étions défaitistes, il s'est souvenu de ce fait à un moment où nous avons cessé de l'être. Il ne s'en est pas souvenu au bon moment. Ils ont retenu cette étiquette par cœur; elle leur sert de hochet révolutionnaire pour faire du bruit, mais ils sont incapables d'en saisir la véritable signification comme il le faudrait. Je déclare que, sur un millier d'assemblées villageoises où le pouvoir des Soviets s'est consolidé, plus de neuf cents comptent des gens qui diront au parti des socialistes-révolutionnaires de gauche qu'il ne mérite aucune confiance. Ils disent – songez-y un peu – que nous avons désorganisé l'armée et qu'il nous faut maintenant nous en souvenir. Mais comment avons-nous désorganisé l'armée ? Nous étions défaitistes sous le tsar, mais sous Tsérételli et Tchernov, nous ne l'étions pas. [C'est moi qui souligne – B.P.] Nous avons publié dans la Pravda l'appel que Krylenko, alors encore dans la clandestinité, a adressé à l'armée : Pourquoi je vais à Petrograd. Il disait : « Nous ne vous appelons pas à provoquer des émeutes. Ce n'était pas là désorganiser l'armée. Ceux qui ont déclaré cette grande guerre, ce sont eux qui ont désorganisé l'armée... Et j'affirme qu'à partir de cet appel de Krylenko – qui n'était pas le premier et que je vous rappelle parce qu'il m'a particulièrement marqué –, nous n'avons pas désorganisé l'armée, mais avons dit : tenez le front; plus tôt vous prendrez le pouvoir, plus il vous sera facile de le maintenir... »

L’appel de Krylenko, auquel Lénine fait ici référence, avait été lancé alors que ce jeune officier bolchevik – bien que recherché par la police – avait été élu délégué d’une partie de l’armée du front au Congrès des Soviets de Petrograd. « Gardez-vous des provocateurs qui, se faisant passer pour des bolcheviks, tenteront de vous entraîner dans des désordres et des émeutes... Les véritables bolcheviks vous appellent non pas à provoquer des émeutes, mais à mener une lutte révolutionnaire consciente de classe. » Lénine l’avait lui-même cité dans la Pravda du 16 juin 1917, dans un article intitulé « Le bolchevisme et la "désagrégation" de l’armée », où il écrivait, en réponse aux calomniateurs et aux persécuteurs : 

« ... là où le bolchevisme a la possibilité de s’exprimer au grand jour, on ne constate aucune désorganisation. Là où il n’y a pas de bolcheviks, ou là où on leur interdit de parler, on trouve des excès, la désagrégation et des pseudo-bolcheviks. Et c’est précisément ce dont nos ennemis ont besoin. Ils ont besoin d’un prétexte pour affirmer que "les bolcheviks désorganisent l’armée", afin de pouvoir ensuite réduire les bolcheviks au silence. »

Sur la route d’Octobre

Quelques citations supplémentaires peuvent aider à clarifier la position des bolcheviks sur la guerre durant la période séparant les deux révolutions de 1917. « Le programme [de notre parti] dit : encourager la fraternisation (mais ne pas permettre aux Allemands de tromper les Russes)... » (Lénine, Armistice de fait, dans la Pravda du 22 mai). Dans sa lettre ouverte aux délégués du Soviet panrusse des députés paysans, le 24 mai, Lénine exhortait les paysans à prendre possession des terres sans attendre et à procéder aux semailles de printemps : « La culture des champs est absolument essentielle... C’est nécessaire pour améliorer le ravitaillement des soldats au front. » Dans cette même lettre : « Il faut mettre fin à cette terrible guerre le plus tôt possible – non par une paix séparée avec l’Allemagne, mais par une paix générale; non par une paix conclue par les capitalistes, mais par une paix imposée aux capitalistes par les masses laborieuses. Il n’y a qu’un seul moyen d’y parvenir : transférer tout le pouvoir d’État aux mains des soviets de députés ouvriers, soldats et paysans, en Russie comme dans les autres pays. » Lors du Congrès des soviets, le 22 juin, Lénine répondit aux accusations de défaitisme en ces termes : « On nous parle ici du front allemand, au sujet duquel aucun d’entre nous n’a suggéré le moindre changement, si ce n’est la libre diffusion de nos proclamations, dont le texte est imprimé en russe d’un côté et en allemand de l’autre... »

Les semaines s'écoulant entre août et octobre virent le défaitisme réactionnaire s'étaler au grand jour comme jamais auparavant, imposant une tâche extrêmement complexe aux bolcheviks, en particulier à ceux qui se trouvaient au front. C'est alors que les généraux livrèrent délibérément la ville de Riga aux Allemands et laissèrent sans défense les abords de Petrograd. Un rapport de l'ambassadeur de Roumanie, publié après la Révolution d'Octobre, révéla que le commandant en chef, Kornilov, escomptait « que l'impression produite sur l'opinion publique par la prise de Riga permettrait de rétablir immédiatement la discipline dans l'armée russe » (Pravda, 1er décembre 1917). Comment les soldats – plus influencés par le bolchevisme sur ce secteur du front qu'ailleurs – se comportèrent-ils face à cette crise ? Trotsky cite des rapports officiels : « Le moral des soldats était stupéfiant. Selon le témoignage d'officiers [...], leur fermeté était sans précédent. » Au cœur du point d'attaque se trouvait une brigade lettone composée presque exclusivement de bolcheviks... « Ayant reçu l'ordre d'avancer, la brigade s'élança sous les drapeaux rouges et au son des fanfares, et combattit avec un courage extraordinaire. » Il note que les rapports officiels attestent également que les marins ayant participé à la défense de l'archipel de Moonsund, dans le golfe de Riga (où la trahison du commandement russe fut aggravée par l'attitude sinistre des autorités navales britanniques), firent preuve d'une bravoure exceptionnelle, et il commente :

« Pour élever le moral des troupes, particulièrement des chasseurs lettons et des marins de la Baltique, il n'était pas indifférent loin de là - qu'il s'agît cette fois immédiatement de la défense des deux centres de la révolution : Riga et Pétrograd. Les contingents les plus avancés en étaient déjà venus à se pénétrer de cette idée bolcheviste que " ficher la baïonnette en terre ", ce n'est pas résoudre la question de la guerre; que la lutte pour la paix est inséparable de la lutte pour la conquête du pouvoir, c'est-à-dire d'une nouvelle révolution » (Histoire de la révolution russe, tome II, ch. VIII)

Pour aller plus loin

Sur la politique étrangère des bolchéviques après leur prise du pouvoir, voir ” Export of Revolution ”, 1917–1924, de Brian Pearce dans Labour Review, août–septembre 1958; et pour l’application des leçons de 1914–1917 par les trotskystes en 1939–1945, voir Marxists in the Second World War, by B. Farnborough [Brian Pearce] dans Labour Review, avril–mai 1959.

Dans cette nouvelle situation, non seulement Trotsky (dans « Que faire ? », septembre 1917) pouvait accuser certains généraux russes d'œuvrer à la défaite de la Russie (afin de favoriser non pas la révolution, mais la contre-révolution), mais Lénine lui-même le pouvait aussi. Dans son Projet de résolution sur la situation politique, Lénine écrivait que les grands propriétaires fonciers et la bourgeoisie « sont prêts à commettre, et commettent effectivement, les crimes les plus monstrueux, comme livrer Riga (et ensuite Petrograd) aux Allemands, ouvrir le front... » Dans Les Tâches de la révolution, il déclarait que les généraux et officiers partisans de Kornilov restés au pouvoir ouvriraient sans aucun doute délibérément le front aux Allemands, comme ils l'avaient fait en Galicie et près de Riga. On ne peut l'empêcher que par la formation d'un nouveau gouvernement sur de nouvelles bases... La brochure La Catastrophe imminente et les moyens de la conjurer exposait un programme de revendications – nationalisation des banques, système de rationnement sous contrôle démocratique, etc. – qui s'inspirait ouvertement de l'exemple des Jacobins en 1793 : « L'exemple de la France prouve une chose, et une seule, pour rendre la Russie apte à se défendre, pour y susciter également des « prodiges » d'héroïsme de masse, il faut balayer avec une implacabilité « jacobine » tout ce qui est vieux, et rénover, régénérer le pays économiquement ». Cette idée fut réitérée dans « Les Bolcheviks garderont-ils le pouvoir ? » : « La capacité de défense du pays, une fois débarrassé du joug du capitalisme, après avoir donné la terre aux paysans et placé les banques sous le contrôle des ouvriers, serait bien plus grande que celle d'un pays capitaliste. »

À la veille même de l'insurrection d'octobre, dans sa « Lettre aux camarades » pressante exhortant le Comité central à passer immédiatement à l'action, Lénine soulignait le risque d'un effondrement du front – avec une possible collusion entre la bourgeoisie russe et le Kaiser, alimentée par les désertions massives de soldats épuisés et désabusés. Les bolcheviks prirent le pouvoir à temps pour empêcher la reddition de Petrograd et pour priver les capitalistes de la possibilité d'« envoyer les ouvriers à l'école de Ludendorff », selon l'expression de Trotsky.

Notes

1

En 1960, la conférence travailliste de Scarborough avait voté en faveur du désarmement nucléaire unilatéral. (Note MIA)

2

Il s’agit probablement d’une référence à l’impérialisme, stade suprême du capitalisme, publié au printemps 1916.

3

Il est possible que Lénine n’aie pas encore considéré le Japon de 1904-1905 comme déjà une puissance impérialiste. Dans son Impérialisme (1916), il écrivait : « de nouvelles puissances impérialistes apparaissent (Japon) ».

4

Une version anglaise de cet ouvrage a été publiée en 1918 sous le titre trompeur de « The Bolsheviks and World Peace » (les bolcheviks et la paix mondiale). Trotsky n'était pas, bien entendu, bolchevik lorsqu'il a rédigé ce texte. (Il a rejoint les bolcheviks de manière informelle en mai 1917, et officiellement en juillet.)

5

Alfred Rosmer, qui prit part aux luttes et aux polémiques internationalistes de cette époque, écrivit dans le premier volume (1936) de son ouvrage Le Mouvement ouvrier pendant la guerre mondiale : « Les conséquences de notre activité ne nous intéressent qu’en fonction de notre but, la révolution, et non en fonction de la “victoire”, qui est l’affaire de la bourgeoisie impérialiste. Le “défaitisme révolutionnaire” apporte-t-il quelque chose à cet égard ? Je ne le crois pas. Au contraire, je vois clairement les dangers qu’il comporte... Le “défaitisme”, même assorti de l’adjectif “révolutionnaire”, met l’accent sur la défaite, alors que nous devrions le mettre sur la révolution. » Trotsky appréciait beaucoup le livre de Rosmer; dans le compte rendu qu’il en fit pour New International en juin 1936, il alla jusqu’à déclarer : « Il convient d’établir une règle : nul, dans nos rangs, ne devrait être autorisé à s’exprimer publiquement sur la question de la guerre s’il n’a pas étudié l’ouvrage de Rosmer. »

6

Après la révolution d'Octobre, les articles que Trotsky avait publiés en temps de guerre dans Naché Slovo sous le titre Quel programme de paix ? furent édités par le gouvernement soviétique (1918), tandis que sa brochure de 1914, La Guerre et l'Internationale, connut plusieurs rééditions, servant de « manuel pour l'étude de l'attitude marxiste face à la guerre » (Trotsky, Ma Vie) jusqu'à son interdiction en 1924. Cette même année 1924 vit une prolifération d'articles et de rééditions de documents dans la presse communiste soviétique et internationale; ceux-ci remirent au goût du jour les divergences apparues pendant la guerre entre Lénine et Trotsky au sujet du mot d'ordre de paix et du défaitisme (sujets sur lesquels aucun des deux dirigeants ne s'était exprimé après 1917), et il devint un dogme au sein du Parti bolchevique bureaucratisé de considérer que Lénine avait toujours eu raison face à Trotsky.

Trotsky n’a jamais analysé les divergences qui l’opposaient à Lénine sur la question de la guerre; il a toujours évoqué la lutte contre la guerre impérialiste en cherchant à conjuguer la forme léniniste et le contenu trotskyste, comme dans Apprendre à penser (1938) : « Le défaitisme révolutionnaire signifie seulement que dans sa lutte de classe le parti du prolétariat ne s'arrête devant aucune considération « patriotique », car la défaite de son propre gouvernement impérialiste, provoquée ou accélérée par le mouvement révolutionnaire des masses est un mal infiniment moindre que la victoire de ce gouvernement, acquise au prix de l'union nationale, c'est-à-dire de la prostration politique du prolétariat. » 

De même, dans Un pas vers le social-patriotisme (1939) : « L’idée du défaitisme est en réalité la suivante : mener une lutte révolutionnaire intransigeante contre sa propre bourgeoisie en tant qu’ennemi principal, sans se préoccuper que cette lutte puisse aboutir à la défaite de son propre gouvernement. Dans le cas où elle résulte d'un mouvement révolutionnaire, la défaite de son propre gouvernement constitue un moindre mal. » 

Enfin, dans l’ouvrage Staline (rédigé en 1940), Trotsky affirme que « l’essence » de ce que l’on a appelé la théorie léniniste du « défaitisme » « réside dans le fait qu’il ne faut pas se laisser freiner par la possibilité que son agitation révolutionnaire puisse faciliter la défaite de son propre gouvernement. Il n’est nullement question de souhaiter la défaite, de chercher à la faciliter, etc. »

7

Bien avant la guerre, Lénine s’était heurté aux conceptions négatives, légères et semi-anarchistes de Hervé – qu’il avait rejetées – et qui, au moment du déclenchement du conflit, allaient basculer dans le chauvinisme français le plus extrême. « Le Manifeste du Parti communiste énonce bel et bien que "les prolétaires n’ont pas de patrie"; il est tout aussi vrai que la position [social-patriotique] de Vollmar, de Noske et de leurs semblables constitue une "violation flagrante" de ce principe fondamental du socialisme international. Mais il ne s’ensuit pas pour autant que Hervé et les "hervéistes" aient raison lorsqu’ils affirment qu’il importe peu au prolétariat de savoir dans quelle patrie il vit – que ce soit dans l’Allemagne monarchiste, la France républicaine ou la Turquie despotique. La patrie – c’est-à-dire le milieu politique, culturel et social donné – constitue le facteur le plus puissant de la lutte de classe du prolétariat; et si Vollmar a tort de vouloir définir une attitude du prolétariat envers la "patrie" qui serait "véritablement allemande", Hervé n’a pas moins tort de traiter un facteur aussi important de la lutte d’émancipation du prolétariat avec une absence d’esprit critique impardonnable. Le prolétariat ne saurait envisager avec indifférence ou impassibilité les conditions politiques, sociales et culturelles de sa lutte; par conséquent, il ne peut rester indifférent au sort de son pays. Toutefois, il ne s’intéresse au sort de son pays que dans la mesure où celui-ci affecte sa lutte de classe, et non au nom d’un quelconque "patriotisme" bourgeois, qui sonne de manière tout à fait indécente dans la bouche d’un social-démocrate » (Le militarisme militant et la tactique antimilitariste de la social-démocratie, 1908).

8

Le 11 octobre 1916, Trotsky écrivit au socialiste français Jules Guesde – devenu chauvin – pour répondre à l'accusation selon laquelle lui-même et les autres opposants marxistes à la guerre n'étaient que des agents de l'état-major allemand :

« (...) je crois avoir le droit d'affirmer que nous autres, internationalistes révolutionnaires, sommes des ennemis beaucoup plus dangereux pour la réaction allemande que tous les gouvernements de l'Entente. En effet, leur hostilité contre l'Allemagne n'est qu'une simple rivalité de concurrents tandis que notre haine révolutionnaire contre sa classe dirigeante est irréductible. La concurrence impérialiste peut aussi rapprocher les frères ennemis (…) ».

9

Dans l’introduction à la réédition de 1918 de leur brochure de 1915, Le Socialisme et la Guerre, Lénine et Zinoviev tiennent à rappeler au lecteur l’époque à laquelle elle a été rédigée : « Il est particulièrement nécessaire de s’en souvenir à propos des passages traitant de la Russie. La Russie était alors encore tsariste, la Russie des Romanov. »

10

Cf. Trotsky, Histoire de la révolution russe, vol. I, ch. XIII : « Les désertions, extrêmement nombreuses à la veille de la révolution, diminuèrent dans les premières semaines qui suivirent l'insurrection. L'armée gardait l'expectative. Espérant que la révolution donnerait la paix, le soldat ne se refusait pas à épauler le front : autrement, le nouveau gouvernement ne pourrait donc pas conclure la paix. (…)  On ne doit pas planter en terre des baïonnettes ! " Sous l'influence d'opinions troubles et contradictoires, les soldats, en ces temps-là, refusaient souvent d'écouter les bolcheviks. Il leur semblait peut-être, sous l'impression de certains discours maladroits, que les bolcheviks ne se préoccupaient pas de la défense de la révolution (...) »