1866 |
Source : Correspondance, T. VIII., 1865-1867. |
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K. Marx, F. Engels
Correspondance
Marx à Engels, à Manchester
20.VI.1866
{Londres}, le 7 juin 1866.
Dear Fred,
Ce maudit temps a un effet particulièrement désastreux sur mon physique; et c'est la raison pour laquelle je ne t'ai jusqu'ici ni accusé réception du « vin » ni autrement écrit. Me rendre à Manchester, impossible, car, dans le present state [la situation actuelle] je ne peux pas quitter la maison ; d'autre part, je dois rester ici à cause de l'International, mes French Friends [mes amis français] ayant déjà profité une fois de mon absence pour commettre dans ces trying circumstances [circonstances difficiles] des bêtises au nom de l'Association [1].
En ce qui concerne les journaux d'ici, si la chose ne marche pas à Manchester, le mieux sera à mon avis d'envoyer un solide military article [article militaire] au Times auquel tu pourras te présenter comme le correspondant anglais de la Militär-Zeitung de Darmstadt [2]. Il faut laisser ici de côté toute considération politique, étant donné qu'à Londres tous les journaux sont aussi mauvais les uns que les autres et qu'il s'agit d'obtenir l'audience la plus large [3].
Il faut maintenant que tu me tiennes de façon «critique» au courant des affaires in Italy et Germany.
Hier, il y a eu à l'International Council [au Conseil général de l'Internationale] un débat sur le conflit actuel. Il avait été annoncé à l'avance et notre room [local] était bondé. MM. les Italiens, eux aussi, nous avaient cette fois encore envoyé du monde. Comme il fallait s'y attendre, la discussion was wound up [a tourné autour de] la « question of nationality » en général et de la position que nous prenons sur ce point. Ce sujet a été remis à mardi prochain [4].
Les Français, venus en nombre, gave vent [donnèrent libre cours] à leur aversion cordiale à l'égard des Italiens.
D'ailleurs les représentants (non ouvriers) de la « jeune France » vinrent affirmer que toutes les nationalités et toutes les nations n'étaient elles-mêmes que « des préjugés surannés ». Du Stirner [5] proudhonisé. Tout faire éclater en petits « groupes » ou « communes », qui formeront à leur tour une « Union » , mais non pas un État. Et pour être précis, tandis que cette « individualisation » de l'humanité, et le « mutualisme » correspondant se développent, dans tous les autres pays, l'histoire cesse d'avancer et le monde entier attend que les Français soient mûrs pour faire une révolution sociale. Alors, ils nous feront une démonstration, et le reste du monde, subjugué par la force de leur exemple, fera de même. C'est exactement ce que Fourier attendait de son phalanstère modèle. D'ailleurs, ceux qui hypothèquent la question « sociale » avec les « superstitions » de l'ancien monde sont tous des « réactionnaires».
Les Anglais ont beaucoup ri, quand j'ai commencé mon speech [discours] en disant que notre ami Lafargue, etc., qui a aboli les nationalités, s'est adressé à nous « en français » , c'est-à-dire dans une langue que les 9/10 de l'auditoire ne comprenaient pas. Je donnai alors à entendre que, de façon tout à fait inconsciente, par la négation des nationalités, il semblait comprendre leur absorption par la nation-modèle, la nation française.
D'ailleurs la position est actuellement difficile, parce qu'il faut intervenir au même titre, d'une part contre l'italophilie stupide des Anglais et, d'autre part, contre la polémique que lui opposent les Français, et éviter en particulier toute manifestation qui risquerait d'entraîner notre Association dans une voie unilatérale.
Salut.
Ton K. M.
Notes
En français dans le texte.
En anglais dans le texte.
En allemand dans le texte.
| 1 | Voir lettres d'Engels à Marx du 9 mai 1866, de Marx à Engels du 10 mai 1866, d'Engels à Marx du 16 mai 1866. |
| 2 | Allgemeine Militär-Zeitung : organe de l'association des officiers allemands; publia quelques articles d'Engels de 1860 à 1864. |
| 3 | Du 19 juin au 5 juillet 1866, Engels écrivit pour le Manchester Guardian une série d'articles sur la guerre austro-prussienne intitulés: « «Notes on the war in Germany » [«Notes sur la guerre en Allemagne» ], voir MEW, t. 16, p. 167-169. |
| 4 | Les débats au Conseil général sur la guerre entre l'Autriche et la Prusse eurent lieu : les 19 et 26 juin, puis le 17 juillet 1866; le 17 juillet, fut adoptée la résolution suivante: « Le Conseil central de l'Association internationale des Travailleurs estime que la guerre qui a éclaté sur le continent est une guerre entre les gouvernements et recommande aux travailleurs de rester neutres et de se rassembler pour puiser dans l'unité les forces nécessaires à leur libération sociale et politique. » |
| 5 | Max STIRNER (1806-1856): théoricien de l'anarchisme; auteur de L'Unique et sa propriété. Ses idées sont longuement critiquées dans L'Idéologie allemande. |